Madame le Maire, mes chers collègues,

Cette délibération est importante. En posant la question de la culture, nous touchons à l’ADN même d’Avignon.

Cette intervention concernera quatre délibérations, la présente et celles sur le Pass Culture, l’appel à projets culturels et le partenariat avec French Tech Culture.

Je voudrais commencer par une citation d’un poète, et je regrette d’ailleurs vraiment que, dans votre projet, pas une fois vous n’ayez parlé de poésie, alors même qu’Avignon dispose d’une structure très intéressante en ce domaine. Ce poète est Lorand Gaspar, qui disait « Qui n’a pas ressenti que tout ce qui nous éclaire, nous ouvre à plus de vie, à une meilleure compréhension de nous-même et de l’autre, se traduit en fin de compte par un sentiment d’accroissement et d’élargissement ? Et je pense qu’il nous est arrivé à tous de constater que la rencontre avec une œuvre d’art peut nous faire accéder à plus de force et de confiance, nous montrer une ouverture pour l’esprit, pour tous les mouvements de la vie qui tournaient en rond, ou étaient paralysés par notre aveuglement. »

Je voulais citer cette phrase parce que pour aborder un tel sujet, il faut avoir présent à l’esprit ce dont on parle.

Car au final, en parlant de culture, il y a une question à se poser, et je trouve que vous la posez de manière trop idéologique, qui est : comment parvenir, individuellement et collectivement, à plus d’humanité ? Mais à une humanité réelle, qui ne se contente pas des incantations creuses au « vivre-ensemble », mais se tourne vers le beau, le vrai et le bien. Et l’actualité récente nous montre hélas que tout est à faire, ou à refaire, en ce domaine.

Et il y a aussi une autre question à se poser, quand on gère une ville telle qu’Avignon, c’est évidemment la question économique. J’ai travaillé quelques mois au ministère de la Culture, à l’époque de Jack Lang, sur le mécénat – et je trouve d’ailleurs dommage que ce sujet soit également totalement absent de votre intervention, oublier la poésie et le mécénat, quand on parle d’ambition culturelle, c’est un peu gênant – et une fois n’est pas coutume je citerai Jack Lang : « économie et culture, même combat ».  C’est toujours d’actualité

Pour nous, une ambition culturelle, car tel est le titre de votre délibération, c’est plus d’humanité, c’est plus de société, c’est plus d’économie. Et je ne retrouve pas forcément cela dans votre déclaration.

Alors certes, vous nous présentez un document en apparence bien structuré, mais en première lecture, j’avais  plutôt l’impression d’un vaste fourre-tout, et en seconde lecture, j’avais à la fois l’impression de lire un mélange entre un bilan de mandat de Marie-José Roig et un tract post soixante-huitard.

Pour autant, l’imagination n’est manifestement pas au pouvoir. Car en fait, qu’y a t-il dans cette intervention, certes pleine de bonnes intentions ? Il y a tout ce qui existe déjà, et qui d’ailleurs est beaucoup, il y a quelques idées et projets que nous partageons, je le reconnais. Mais il y a aussi des erreurs d’approche, des oublis, et un réel problème de positionnement.

Tout d’abord, en gros, vous énumérez tout ce qui existe déjà. Le In, le Off, le CDC, les passagers du Zinc, l’ORAP, la Collection Lambert, les musées d’Avignon, les médiathèques, les théâtres permanents – du moins certains d’entre eux, ce qui pose d’ailleurs un problème -, les festivités diverses, les formations, etc.

De temps en temps, vous dîtes « nous allons faire mieux ». Oui, heureusement. Mais cela, tous auraient pu le dire. Y compris sur votre fameux « Pass Culture », qui a existé durant un temps à l’époque de la précédente municipalité. Mais ce sont souvent des déclarations d’intention assez floues. Pire, cela laisse planer certains doutes quant à leurs conséquences.

Ainsi, vous nous faîtes part d ‘une « réflexion partenariale sur le devenir de l’ORAP », je cite. Nous avons la chance d’avoir un orchestre d’excellence à Avignon, le maintien du personnel nous a été confirmé lors d’un récent Conseil communautaire, et en gros vous êtes en train de nous dire que l’on ne sait pas ce qu’il va devenir et que dans l’attente il faut qu’il joue dans les MJC du quartier. Pourquoi pas, mais c’est quand même un peu léger en termes d’ambition culturelle…. Surtout sans salle adaptée. Et sans savoir, mais cela n’est pas de votre compétence, quel sera le lieu qui accueillera l’orchestre pendant les travaux, Et je ne doute pas que vous serez d’accord avec nous pour dire que le parc des expositions est une hérésie. Nous proposons dans ce cadre un lieu en Courtine, une salle qui serait partiellement éphémère, si je puis dire, et qui puisse ensuite être maintenue, avec le soutien de la Ville, pour un ensemble de manifestations.

Vous nous faîtes également part d’une implication croissante dans le Off. En cela, vous avez raison. Mais que construit-on avec toutes ces troupes qui passent, avec toutes ces salles qui sont ouvertes quelques semaines et ferment ensuite toute l’année ? Qu’en est-il de possibles festivals thématiques – humour, tragédie, danse, cirque,…- avec les meilleures troupes du Off, pouvant hors saison mobiliser des lieux et attirer une population nombreuse ?

Alors oui il y a des idées nouvelles. Mais en nombre restreint. Et elles ne sont en aucun cas chiffrées. Votre « ambition culturelle » conduit d’ailleurs en 2016 à une réduction des crédits consacrés à la culture. C’est un peu gênant. Votre «ambition » mentionne 5 scènes permanentes d’Avignon, alors qu’elles sont aujourd’hui plus de 20 à tenter d’exister, et que certaines d’entre elles, je pense au Théâtre des Vents, mais il y en a d’autres – sont en situation de fermer plus ou moins temporairement faute d’implication de la municipalité.

Alors vous nous sortez l’arme fatale, l’ « appel à projets culturels ». Où au final une myriade d’associations vont se battre pour récupérer quelques morceaux parmi les 80 000 euros que vous leur accordez, soit moins de 1% des crédits consacrés à la culture. C’est pour cela que nous nous ne sommes pas en accord avec votre projet. Non pas que l’idée soit en elle-même mauvaise, mais surtout parce que c’est trop faible et potentiellement un prétexte pour exclure du champ de vos aides les associations non consentantes.

Nous soutenons cependant l’appui à la French Tech, aux résidences d’artistes, dans un projet sur l’ancienne prison dont nous ne disposons hélas pas en détails à ce jour, aux cultures dites « urbaines » ou de proximité, et surtout le projet que nous avions défendu durant la campagne des municipales, de rénovation des Célestins pour en faire un lieu de diffusion, que nous nous réjouissons de voir enfin mis en œuvre, ou du moins prévu.

Mais il y a dès le départ quelque chose qui nous gêne dans votre intervention. Vous reprenez dès les premières phrases l’habituelle litanie de la démocratisation culturelle, opposant l’intra et l’extra-muros, prônant davantage de lieux culturels dans les quartiers abandonnés, et tutti quanti.

Or, cette vieille antienne selon laquelle la création d’équipements dans les quartiers favoriserait la démocratisation culturelle, c’est faux, et vous le savez. Différentes études, y compris du ministère de la Culture, ont montré qu’il n’y avait aucune corrélation. L’implantation de théâtres nationaux en banlieue n’a en rien favorisé l’élargissement des publics.

Entre 1979 et 2008, malgré l’accroissement de l’offre dans les « quartiers », le taux de non-fréquentation des équipements s’est accru, hormis pour les cadres supérieurs. L’accroissement des budgets ne règle pas le problème de l’accès des classes populaires.

Donc cette mise en opposition que vous opérez entre intra et extra-muros nous semble datée et inopérante.

Le problème n’est pas forcément de créer de nouveaux lieux dans les quartiers, n’est pas d’opposer culture classique et culture nouvelle, n’est pas un problème de prix, le problème est avant tout un problème d’éducation, au sens large.

En ce qui concerne la culture dite « classique », la question n’est pas de l’amener dans les quartiers mais d’amener les quartiers à elle. Il est essentiel de sortir des logiques de territoires et de faire sortir les jeunes et moins jeunes de leur environnement pour ouvrir quelque chose en eux.

Ensuite, l’enjeu est de faire cohabiter et se répondre différentes formes de cultures. Moi qui suis amateur de Flamenco, j’adore le mélange entre Juan Pena et l’orchestre andalou de Tanger, je vibre au mélange entre Morente et un groupe de hard rock.

Les différentes cultures doivent se répondre, mais se retrouver autour d’un même socle, qui est la volonté de l’accès au beau. Aujourd’hui la culture est polymorphe, et est faite des apports de chacun. Ces apports sont essentiels pour notre société. Et, dans ce contexte,  l’enjeu est de réussir une assimilation, qui passe par la rencontre et l’éducation. Et c’est d’ailleurs là la limite de vos bonnes intentions.

Tout d’abord, vous développez, je l’ai dit,  une vision assez post-soixante huitarde de la culture, avec en filigrane un fantasme d’oppression d’une pseudo-culture bourgeoise dominante, celle de l’intra-muros, ce qui est assez drôle car les lecteurs de Télérama sont quand même une des bases de votre électorat…

Ensuite, vous vous heurtez à l’absence totale de prise en compte, dans notre pays, de l’éducation artistique, depuis des décennies. Or, tout est affaire d’éducation. Marc Hatzfeld, qui a beaucoup travaillé sur la culture des banlieues, rappelle que « l’obstacle le plus important est autant économique que culturel. Beaucoup d’habitants des cités ne connaissent pas les codes et les rites pour voir et comprendre le théâtre contemporain, les expositions, l’opéra et la littérature tels qu’ils sont proposés par les institutions ». Alors vous allez nous dire que vous développez tout cela dans le périscolaire. Et là nous vous disons bravo. Mais ce n’est malheureusement pas suffisant sans implication de l’Education nationale, qui fait défaut tous gouvernements confondus.

Enfin, l’accès à la culture, c’est la croyance en une culture commune, en quelque chose qui nous rassemble et qui nous relie. Je fais totalement mien le programme du Conseil national de la Résistance de 1944 qui prévoit « la possibilité effective pour tous les enfants français de bénéficier de l’instruction et d’accéder à la culture la plus développée quelle que soit la situation de fortune de leurs parents ».

Or, aujourd’hui, il n’y a plus cette culture commune. Car elle participe d’une histoire, que votre amie Najat Vallaud-Belkacem n’a de cesse de détruire. La culture, à un moment, c’est aussi partager des valeurs, des codes communs. C’est pouvoir être ému par une chanson d’Ibn Khalsoum ou d’Ali Farka Touré, mais de la replacer dans une identité qui est avant tout celle du pays qui est le nôtre, quelle que soit notre origine.

Il n’y a pas de culture et d’humanité possibles s’il  n‘y a pas de valeurs partagées, et cela pose la question du communautarisme, qui se développe, ne vous en déplaise, à Avignon, et qui est à l’inverse de ce qui est souhaitable pour notre ville et notre pays.  Une ambition culturelle, c’est aussi lutter contre les ghettos communautaristes, contre les salafistes dans les quartiers, contre les voiles, contre tout ce qui empêche l’assimilation et donc, au final, le partage. C’est une réalité d’Avignon, et il serait plus que temps de réagir face à cela, car sinon tous vos discours seront inopérants.

Pour conclure, j’en viens à vos erreurs et omissions.

Tout d’abord, Avignon ne fut pas « depuis toujours », comme vous l’indiquez, une ville de théâtre. C’est la cité des papes, une ville forgée par la papauté et la chrétienté, sans qui elle ne serait qu’une modeste petite bourgade. C’est ensuite une ville forgée par les peintres et sculpteurs, les Mignard, Vernet, Grivolas, Paul Saïn, et j’en passe. Et c’est seulement plus tard une ville forgée par le théâtre, avec le point d’orgue apporté par Jean Vilar, qui en quelques mots a tout dit, je cite « la culture, ce n’est pas ce qui reste quand on a tout oublié, mais au contraire ce qui reste à connaître quand on ne vous a rien enseigné ». Alors oui nous partageons votre volonté de développer la culture pour les enfants, à travers le périscolaire, mais nous n’aurons pas la naïveté politique de croire que cela compensera le laisser-aller de l’Education dite nationale.

Nous souhaitons enfin souligner les manques de votre ambition affichée.

Nous avons tout d’abord parlé de l’absence de mention de la poésie et du mécénat, dont acte.

Nous regrettons aussi la place minime réservée au patrimoine. Pourquoi ne pas renforcer sa rénovation, pourquoi ne pas promouvoir les livres sur l’histoire d’Avignon, pourquoi ne pas développer à l’hôtel des Monnaies un projet touristique attractif sur les Papes à Avignon, pourquoi ne pas consacrer une page du magazine municipal aux grandes figures avignonnaises, pourquoi pas des expositions itinérantes en lien avec le bibliothèque Ceccano dans les différents quartiers de la Ville, pourquoi pas, chaque année, un vaste projet culturel transversal associant autour d’un thème écoles, musées, institutions, bibliothèques,… ?

Nous nous étonnons de vous voir prôner un « pôle muséal », alors qu’il existe déjà au sein de la Fondation Calvet, et nous pensons qu’il serait plus efficient, au lieu de vouloir municipaliser des choses, de penser à nouer un vrai partenariat avec la Fondation pour davantage encore de promotion de collections très riches.

Nous regrettons la faible place donnée à la culture provençale, qui n’est citée que pour la bonne forme. Pourquoi ne pas mieux travailler avec les associations, l’Ostau ou d’autres, pour perpétuer les traditions, apprendre le provençal dans le périscolaire, créer un salon du livre provençal, assurer la transmission qui se fait de plus en plus rare auprès des jeunes…

Pourquoi, au lieu de faire des jeunes des consommateurs de culture, ne pas en faire des acteurs ? Créons un festival de la jeune création avignonnaise, où tous les jeunes, de tous les quartiers, pourraient nous faire partager leurs passions, qu’il s’agisse de classique, de théâtre, de slam, de rock, de mode,… Réconcilions Avignon avec sa jeunesse !

Pourquoi oublier comme vous le faîtes les métiers d’art, qui sont sans doute l’avenir du tourisme à Avignon, qui sont la possibilité de revitaliser des rues de plus en plus désertes ? Et qui risquent de l’être encore davantage si vous passez les rues Carnot et de la Carréterie en semi-piétonnes sans parking public à proximité immédiate.

Pourquoi oublier Montfavet, dont la bibliothèque est réduite à la portion congrue, alors qu’un investissement sur le Monastère permettrait d’y développer cette fameuse ambition culturelle que vous prônez ?

Pourquoi, enfin, tant de frilosité sur le numérique ? D’une part dans les médiathèques, ce qui représente un enjeu majeur de diffusion aujourd’hui. Et pourquoi Avignon ne serait-elle pas la première ville française à disposer d’une Arène de e-sport, qui attirerait de facto toute la création numérique ?

Vous le comprendrez, Madame le Maire, nous aussi nous avons une ambition culturelle pour Avignon, en dépit des procès d’intention qui nous sont faits par quelques tenants de la culture subventionnée. Nous aussi, nous voulons que la culture soit le bien le plus partagé dans cette ville, car il en va de son avenir. Nous aussi nous voulons qu’Avignon soit la ville où l’économie de la culture crée des emplois. Mais nous n’avons pas forcément les mêmes approches et les mêmes ambitions.

Je vous remercie.